La police nationale avait décidé vendredi de plancher sur l’islam, et de le faire savoir. L’intitulé de leur invitation ressemblait un peu à celui d’une soirée diapo «Connaissances du monde» : «La conférence propose d’aborder sans a priori la civilisation dite « arabo-musulmane» et de faciliter la compréhension du monde arabe contemporain dont on dit qu’il est si proche et pourtant si méconnu.»
Pour cette première, le ministère de l’Intérieur a peaufiné la mise en scène. La date : le 21 janvier, deuxième jour de l’Aïd el-Kebir, «la fête du mouton». Le lieu : le Centre national d’études et de formation de la police nationale (Cnef) de Gif-sur-Yvette (Essonne) qui ressemble davantage à un campus universitaire qu’à un casernement de CRS. «L’idée de ce projet ne doit rien au hasard, explique Yves Nicolle, commissaire divisionnaire et directeur du Cnef. Depuis vingt ans, nous nous intéressons aux communautés étrangères, asiatique, indo-pakistanaise… Nous organisons des cycles de formation en géopolitique pour que les fonctionnaires puissent prendre du champ par rapport aux communautés qu’ils côtoient dans leurs missions.»
«Impartialité.» A l’heure actuelle, les écoles de police ne dispensent pas d’enseignement spécifique sur le fait religieux mais «insistent sur le devoir d’impartialité des fonctionnaires face aux individus, quelle que soit leur religion», indique un policier qui assiste à la conférence : «Ce genre d’initiative doit nous permettre de mieux gérer nos relations sur le terrain. Nous avons un devoir de connaissance de la vie quotidienne de la population.» Un autre officier a une idée plus percutante de cette matinée : «Si on est dans une logique d’affrontement, on se doit de mieux connaître son adversaire. Si on est dans une logique fraternelle, on ne peut ignorer la culture de l’autre.»
A l’entrée du bâtiment, les auditeurs reçoivent un dossier documentaire aussi copieux que le code de procédure pénale. Deux cent cinquante pages consacrées à «l’islam dans les représentations stratégiques de l’Occident» ; «Avicenne et Averroes : deux philosophes illustres» ; «Les interdits alimentaires» ou encore «la gestion publique de l’islam en France». Cent trente personnes ont pris place dans l’amphithéâtre. Une soixantaine de policiers  du gardien de la paix au commissaire divisionnaire  qui viennent des renseignements généraux, de la direction de la sûreté du territoire (DST), de la police aux frontières (PAF), des CRS et de la sécurité publique. Il y a également des représentants de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ), de l’administration pénitentiaire. Durant une heure et demie, ils écoutent Marie-Hélène Bayle, diplômée de langues O et conférencière à l’Institut du monde arabe (IMA) raconter la naissance de l’islam et la vie de Mahomet. «Vers quarante ans, il reçoit la révélation, la visite de l’ange Gabriel. Il est un peu affolé et se confie à sa femme Radija qui le serre dans ses bras. Ainsi, on dit que l’islam serait né dans les bras d’une femme aimante.» La conférencière décline aussi tous les apports «made in monde arabe» à la vie quotidienne : l’algèbre, la médecine moderne, l’invention du papier que l’on offrait autrefois gratuitement aux visiteurs de Bagdad. «On disait que « l’encre du savant était plus sacrée que le sang du martyr» .» «Je n’ai fait qu’effleurer le sujet, souffle Marie-Hélène Bayle, à la fin de son exposé. Je veux donner aux gens l’envie d’en savoir plus par eux-mêmes. Je veux les aider à faire la différence entre ce que l’on prête à l’islam, ce qui vient réellement de l’islam et ce qui vient de la coutume.»
Silence. Les auditeurs ont aussi écouté Yasmina Dahim (Ecole des hautes études des sciences sociales) citer Michel Foucault : «La question de l’islam comme force politique est une question essentielle de notre époque», avant de se lancer dans un exposé sur «être musulman» aujourd’hui au Caire, à Téhéran et à Paris. Les questions sont rares. Les témoignages inexistants. Un seul policier  des RG  s’interroge sur le «repli communautaire». «Chez nous, les gens sont, pour la plupart, demandeurs de ce genre d’intervention, remarque un jeune policier. Pas forcément pour confronter leurs points de vue. Nous sommes d’abord des policiers. Nous avons un devoir de neutralité. L’important, à partir de ce genre d’enseignement, c’est de pouvoir mieux sentir les choses.» Mais surtout pas de les commenter.
source : Libération